Okuno BLD. à Ginza

奥野ビル
Adresse
1-9-8 Ginza, Arrondissement de Chūō, Tokyo
Construction
1932
Architecte
Kawamoto Ryōichi (川元良一)
Statut
Gestion privée par la famille Okuno
Classement
Non
Localisation

01 · Okuno BLD. à Ginza

Historique

L’immeuble Okuno est indissociable de la modernisation de Tokyo après une catastrophe majeure. Sa construction débute sur les ruines d’une usine de pièces ferroviaires détruite par le terrible séisme de Kantō de 1923. Porté par le propriétaire des lieux, Okuno Jisuke (奥野治助), le projet vise à ériger un bâtiment d’un genre totalement nouveau pour l’époque : une résidence collective de très haut standing.

Le complexe est inauguré en deux temps sous le nom de Ginza Apartments (銀座アパートメント). Le bâtiment principal (aile gauche) sort de terre en 1932, suivi deux ans plus tard, en 1934, par une extension jumelle (aile droite). Conçu par l’architecte Kawamoto Ryōichi (川元良一), l’immeuble devient immédiatement une adresse prestigieuse, prisée par la haute société tokyoïte, les artistes, les politiciens et les célébrités de l’entre-deux-guerres. Kawamoto n’était pas un inconnu : diplômé en 1914 de l’actuelle université de Tokyo, il fait ses armes au service immobilier de Mitsubishi (siège de la Mitsubishi Bank, Marunouchi Building) avant de devenir, après le séisme de 1923, chef du service architecture du Dōjunkai (同潤会) — l’organisme dont les immeubles de logement collectif ont façonné le Tokyo de l’entre-deux-guerres, et auquel on doit notamment les Dōjunkai d’Aoyama. Deux ans après l’immeuble Okuno, il signe en indépendant le Kudan Kaikan (九段会館, 1934).

Grâce à sa structure d’une solidité exceptionnelle, le bâtiment survit miraculeusement aux bombardements intensifs qui rasent une grande partie de Tokyo en 1945. En 1955, un septième étage est ajouté à l’ensemble pour répondre à la demande d’espace.

Culturel

Véritable capsule temporelle au cœur du quartier ultra-moderne de Ginza, l’immeuble Okuno incarne l’esthétique nostalgique de la culture urbaine de l’ère Shōwa, mêlant influences occidentales et traditions japonaises. Autrefois symbole de la bourgeoisie progressiste, il s’est métamorphosé au fil des décennies en un épicentre de l’art indépendant et alternatif à Tokyo.

Le cœur culturel du bâtiment réside dans la chambre 306. Cet ancien salon de coiffure (“Suga Beauty Parlor”), resté en activité de la inauguration du bâtiment jusqu’au décès de sa coiffeuse dans les années 1980, a été figé dans le temps. Préservée en l’état par un collectif citoyen (le Projet de la Chambre 306), cette pièce sert aujourd’hui de espace d’exposition et de lieu de mémoire. Le bâtiment dans son ensemble, avec ses murs patinés, ses couloirs étroits et son atmosphère mystérieuse, fonctionne comme un labyrinthe artistique où le public vient chercher une inspiration historique, loin du luxe standardisé des gratte-ciels voisins.

Technique

Sur le plan architectural et technique, l’immeuble Okuno était une prouesse d’avant-garde lors de sa livraison dans les années 1930 :

  • Structure en béton armé (RC) : Conçue spécifiquement pour résister aux incendies et aux futurs tremblements de terre.
  • Architecture double et fusionnée : Bien qu’il s’agisse de deux bâtiments construits à deux ans d’intervalle, l’architecte a réussi à créer une façade unifiée presque parfaitement symétrique. Les circulations intérieures communiquent d’une aile à l’autre à chaque étage.
  • L’ascenseur manuel historique : C’est la signature technique du lieu. Installé par la compagnie Otis, il s’agit du plus vieil ascenseur résidentiel de Ginza encore en fonction. Les sources japonaises vont plus loin : ce serait le premier ascenseur installé dans un immeuble d’habitation privé au Japon, à une époque où l’équipement restait réservé aux grands magasins et aux banques. Son utilisation nécessite d’actionner manuellement une lourde porte extérieure puis une grille métallique intérieure en accordéon. Un indicateur à aiguille mécanique au-dessus de la porte affiche la position de la cabine.
  • Façade en scratch tiles : brique de parement aux stries verticales, signature esthétique de l’architecture japonaise des années 1930.
  • 70 logements au total, d’environ 3,5 tsubo (11,5 m²) chacun, sur sept niveaux et un sous-sol.
  • Confort moderne d’époque : L’immeuble proposait de petits studios d’environ 11 m² équipés du chauffage central, d’un approvisionnement en eau chaude, de téléphones partagés, de bains publics au sous-sol et d’une salle commune sur le toit.

Actuel

Aujourd’hui, l’immeuble Okuno est un “immeuble d’art” (アートビル) privé, vivant et auto-géré, qui refuse délibérément tout classement officiel de l’État afin de conserver sa liberté d’usage et de transformation.

Le bâtiment abrite environ une vingtaine de micro-galeries d’art indépendantes, des ateliers de créateurs de mode, des boutiques de bijoux artisanaux et des antiquaires. Le public peut y déambuler librement, généralement entre 11h00 et 19h00, bien que chaque commerce gère ses propres horaires. Les visites y sont soumises à des règles de courtoisie strictes : le respect du calme des résidents est de mise, et la photographie des espaces communs nécessite une autorisation préalable afin de ne pas transformer ce lieu de travail et de création en simple décor touristique.

Sources et liens